«Il fut un temps où je fréquentais les débits de boisson en quête d’une candidate pour le poste de femme de ma vie.

J’adoptais alors la stratégie classique du mâle québécois. Celle qui consiste à commander un verre et à attendre en faisant mine d’apprécier la musique.

Ce moment de latence se poursuivait jusqu’à ce qu’un beau brin de sexe opposé s’offre à la vue.»

Article La drague n’est plus de Steve Proulx paru dans le Voir du 3 au 9 septembre 2009

«S’enclenchait alors l’étape ultime de mon plan : ne pas broncher, montrer un air indépendant, commander un autre verre et éviter par tous les moyens que le regard de la proie croise le mien.

Cet art très, très, très subtil de la séduction, typiquement québécois, n’a certes rien à voir avec l’effronterie des Français. Imaginez, ces impudents ont parfois le culot d’aborder de parfaites étrangères directement dans la rue! Quel front!

Le Québécois ne drague pas non plus comme les Italiens, les Espagnols, les hommes des cultures latines en général.

En vérité, bien que nos racines soient françaises, nous draguons plutôt comme les Anglais. Selon ce que j’ai lu dans un magazine féminin, les Anglais seraient les pires dragueurs d’Europe. 60 % d’entre eux attendraient que le sexe opposé fasse les premiers pas.

D’ailleurs, le mot d’origine anglaise « cruiser » convient beaucoup mieux que « draguer » pour décrire l’attitude du Québécois face au jeu de la séduction.

Draguer signifie aussi « racler le fond de la mer pour ramasser les moules et les huîtres ». Une pratique de pêche fort peu délicate, si vous voulez mon avis. D’autant plus qu’en draguant, on risque de retrouver beaucoup de cochonneries dans son filet.

« Cruiser », en revanche, est tiré du vocabulaire maritime et signifie « croiser un navire à vue ». Il n’y a pas d’abordage, de pillage, de flibuste. On se croise, c’est tout.

Mais la question demeure entière: pour quelles raisons les Québécois ne draguent-ils pas (ou très peu)?

Dans un petit essai fort sympathique intitulé Les Québécois ne veulent plus draguer et encore moins séduire, les journalistes Jean-Sébastien Marsan et Emmanuelle Gril explorent cette grave question.

Tous les responsables potentiels de la non-technique de drague des Québécois y passent : l’égalité entre les sexes, le féminisme qui a rendu les identités sexuelles plus floues, les ravages de la pornographie, le mythe du prince charmant. « C’est peut-être parce que les hommes et les femmes entretiennent des fantasmes radicalement opposés (le prince charmant pour madame, la porn star pour monsieur) qu’ils ont tant de mal à se rencontrer », écrivent Gril et Marsan.

Ils vont même jusqu’à lier la timidité des hommes québécois à la culture de l’échec qui s’est installée au Québec après deux échecs référendaires. Les Québécois ont peur d’être rejetés encore une fois, d’où leur peur de draguer.

N’exagérons rien.

Si la drague est en voie d’extinction au Québec, c’est probablement parce que nous vivons dans une société de plus en plus individualiste.

On ne parle plus à ses voisins. Dans l’autobus, on se réfugie dans son iPod. On ne salue pas les étrangers dans la rue. On a un sens de la bulle hyper-développé et gare à celui qui la perce! Déranger quelqu’un dans son intimité, fût-il pour lui glisser un compliment, ne fait plus partie de nos mœurs. Je ne dis pas que c’est bien ou mal, c’est comme ça.

Je n’ai jamais réussi à draguer dans un bar, car il m’apparaissait impensable d’aborder une jolie jeune femme avec un simple: « Je t’offre un verre? »

J’ai longtemps souffert de cette gêne. Je pensais que j’étais anormal. Ce n’était pas autant la peur du rejet que le sentiment de briser ce code social non écrit voulant qu’on ne parle pas aux inconnus.

J’ai fini par laisser les bars et mon art très, très, très subtil de la séduction pour m’inscrire sur Réseau Contact. Ce site de rencontres m’a tout simplement permis de séduire à ma façon: avec mes mots. Je m’y sentais plus à l’aise, dans mon élément. Et ça a fonctionné.

La drague d’antan est un comportement qui ne colle plus à la réalité québécoise. Et après?

Casanova et Don Juan seraient, de toute façon, probablement considérés comme de vraies taches aujourd’hui. Les femmes seraient les premières à leur dire : « Heille, le cornet! Décolle! »

Dans nos sociétés complexes, il y a maintenant un milliard de façons de séduire.

La plus efficace, la plus honnête et la moins frustrante, à mon avis, c’est d’offrir au sexe opposé le meilleur de soi-même.

Et avouez qu’il est assez rare que le meilleur de quelqu’un s’exprime dans un bar bruyant, aux petites heures du matin, avec un verre dans le nez.

Je dis ça en passant.»